
L'astronaute français Thomas Pesquet lors d'une sortie extravéhiculaire,le 25 juin 2021. (NASA)
Les sorties extravéhiculaires représentent "la mission dans la mission" se souvient auprès de franceinfo Jean-Loup Chrétien,le premier Français et premier Européen à en avoir réalisé une,en 1988.
C'est "le Graal de tous les astronautes",selon Sophie Adenot. L'astronaute française parle des sorties spatiales,aussi appelées sorties extravéhiculaires ou encore désignées par le sigle EVA (pour extravehicular activity,en anglais). La Française doit en réaliser une mardi 18 août,ont annoncé mardi la Nasa et l'Agence spatiale européenne. Elle va ainsi devenir la première Française à s'aventurer directement dans l'espace,en sortant de la Station spatiale internationale (ISS),et seulement la deuxième Européenne (après l'Italienne Samantha Cristoforetti).
Une EVA,"c'est l'aventure dans l'aventure",avait encore confié Sophie Adenot,des étoiles dans les yeux,lors d'une conférence de presse avant de rejoindre l'ISS. Il s'agit de l'un de ces moments où les astronautes vont "chercher les limites",à la fois physiologiques (une sortie dure environ sept heures),technologiques et psychologiques. "C'est la mission dans la mission",abonde auprès de franceinfo Jean-Loup Chrétien,le premier Français et premier Européen à avoir réalisé une sortie extravéhiculaire,le 9 décembre 1988,sur la station Mir,ancêtre de l'ISS en service de 1986 à 2001.


L'astronaute français Jean-Loup Chrétien lors d'une sortie extravéhiculaire,le 9 décembre 1988. (CNES / GLAVCOSMOS)
"C'est le moment où l'on prend le plus de risques au cours de la mission parce qu'on s'expose au vide de l'espace sans la protection du vaisseau",avait déjà raconté Thomas Pesquet,en 2018,après sa première mission,Proxima,lors de laquelle il avait effectué deux sorties.
Mais les jours et les heures qui précédent s'avèrent aussi cruciales. Une attention spéciale est ainsi apportée au scaphandre,qui n'est rien d'autre qu'un vaisseau individuel permettant à l'astronaute de survivre dans le vide spatial mortel. Les astronautes vérifient minutieusement "le fonctionnement de toutes les pièces d'équipement" de cette armure d'environ 250 kg,a raconté sur Instagram l'astronaute belge Raphaël Liégeois,lors de sa formation sur les EVA au centre de la Nasa,à Houston (Texas,Etats-Unis). "Il faut compter en général cinq-six heures de préparation avant le début effectif de l'EVA",précise-t-il. Dans ce temps de préparation,deux heures sont consacrées à respirer de l'oxygène pur pour purger l'azote présent dans l'organisme,afin d'éviter qu'il ne forme des bulles et occasionne "le mal de décompression",explique l'ESA (ESA).
Ces instants marquent les derniers préparatifs avant le point d'orgue d'une carrière d'astronaute. Mais ils débutent en réalité bien avant d'enfiler le scaphandre,et commencent avec du repos et un bon repas pour tenir le choc physique. Une EVA équivaut à "une marche en montagne de 2 000 mètres de dénivelé,c'est-à-dire que vous partez en bonne santé et vous allez finir épuisé",a relaté auprès de Numerama,en 2024,l'astronaute Philippe Perrin. "On arrive au bout de sept heures en hypoglycémie parce que pendant tout ce temps-là,on ne peut pas manger",témoigne le Français qui a participé à la construction de l'ISS,en 2002,avec notamment une série éreintante de trois sorties en une semaine.


L'astronaute français Philippe Perrin lors de sa deuxième sortie spatiale,le 11 juin 2002,pour assembler l'ISS. (NASA)
Dans une combinaison spatiale,"chaque mouvement de la main sur un mousqueton [crucial pour se sécuriser] revient à écraser une balle de tennis en deux",explique à franceinfo Jean-Pierre Haigneré,qui a réalisé une sortie spatiale en 1999,lors de la dernière mission sur Mir. Pour autant,il n'existe pas de repas particulier pré-sortie spatiale. Les astronautes doivent manger normalement. Seule l'Agence spatiale japonaise,la Jaxa,mentionne un supplément de 500 kcal,soit l'équivalent de cinq bananes,avant une EVA.
"Quand vous enfilez votre combinaison spatiale,la première chose que vous faites,c'est de mettre votre couche,puis votre vêtement réfrigérant",a expliqué l'astronaute américain José Hernandez à Science Channel,en 2018. "Il est de notoriété publique depuis des décennies que les astronautes portent des 'couches' lors de leurs sorties extravéhiculaires",a écrit la Nasa dans une note de blog en 2024,au sujet du "vêtement à absorption maximale utilisé par les astronautes". Le polymère,qui fait sa particularité et son efficacité,"absorbe l'urine,transformant le liquide en un gel solidifié". Après absorption du liquide,le matériau durcit et devient "gluant",explique le Kennedy Space Center.
Derrière,son commandant s'impatiente. "Il faut que je sorte,donc il faut que je me sécurise à l'extérieur",poursuit l'astronaute. Sauf que sur la station Mir,la main courante à laquelle il doit s'attacher "n'est pas visible de l'intérieur du sas". "Il faut,à l'aveugle,aller accrocher les mousquetons de sécurité sur la main courante qui se trouve hors de portée. C'est-à-dire qu'on sent le clic,on tire et puis on se dit 'bon,ça va'",résume-t-il,visiblement toujours surpris par le risque pris à ce moment-là.
"Je me suis jeté à l'extérieur,vraiment ! J'ai failli me planter deux ou trois fois en avion,mais je crois que cette sensation-là,c'est l'une des impressions les plus fortes que j'aie ressenties."
Jean-Pierre Haigneré,astronauteà franceinfo
De son côté,Philippe Perrin se rappelait sur RTL,ne pas avoir eu le vertige. "Dans l'espace,j'avais plutôt l'impression de voler,de flotter",se souvient-il,soulignant avoir vu des micrométéorites filer sous ses pieds avant de se transformer en étoiles filantes.
"Quand on sort du sas et qu'on bascule comme ça dans le vide,450 km de vide,il faut avoir le cœur bien accroché. Mais très rapidement,le cerveau comprend qu'en fait,on ne va pas tomber,qu'on va flotter",avait raconté Thomas Pesquet dans le "20 Heures" de France 2,en janvier 2017. "On se concentre sur le travail,on n'a pas trop le temps de regarder le paysage mais quelques heures après le début de la sortie,je me suis surpris à lever la tête et à observer un peu la Terre,comme ça,à la dérobade,et c'était encore plus beau que depuis l'intérieur de la Station",avait-il avoué.
"On voit des milliards d'étoiles,et tout ça éclaire. On n'est pas dans la nuit. La voûte céleste est phosphorescente."
Jean-Loup Chrétien,astronauteà franceinfo
"Pendant les phases de nuit,où l'on travaille moins,j'ai profité au maximum de cette vue,a-t-il relaté,ajoutant qu'il a bénéficié de périodes de plusieurs minutes d'affilée pour admirer le spectacle galactique. Je rêve encore d'être dans l'espace face à cette voûte,confie-t-il. Mais cette fois,sans la Terre,sans station,sans rien."


La Voie lactée (à gauche) prise en photo depuis la Station spatiale internationale,à 400 km d'altitude,par l'astronaute américain Don Pettit,le 29 janvier 2025. (NASA / DON PETTIT)
La splendeur du paysage se paye au prix d'un condensé de ce que les astronautes tentent de contenir au maximum : le risque et l'inattendu. Mais les EVA demeurent remplies de (mauvaises) surprises. Pendant la sienne,"rien ne s'est passé comme prévu",commente Jean-Pierre Haigneré. Tous les objectifs de la sortie ont été atteints mais la feuille de route préparée en amont a été ignorée."C'est aussi la beauté de l'expérience russe,avait commenté de façon diplomatique l'astronaute française Claudie Haigneré dans un documentaire du Cnes.Même si le plan n'est pas fait dans le temps ou dans l'ordre tel qu'il était donné avant la sortie extravéhiculaire,il est pratiquement exécuté complètement à la fin de la sortie. Par une autre façon,par la modularité,par la flexibilité,mais avec un respect des consignes de sécurité."
Plus graves,certains imprévus peuvent être mortels. L'Italien Luca Parmitano a failli se noyer dans l'espace,le 13 juillet 2013,en raison d'une fuite du système de refroidissement de son scaphandre et de la présence d'eau dans son casque. "Je me suis retrouvé seul,aveuglé et incapable de respirer par le nez. Je ne savais pas combien de temps il me restait avant que l'eau n'atteigne ma bouche",raconte-t-il dans le documentaire La Station spatiale internationale – Missions à haut risque,sur France 5. Grâce à son sang-froid et au travail d'équipe à bord de l'ISS,l'astronaute a pu être sauvé sans encombre. Selon l'agence spatiale américaine,c'est "l'incident le plus dangereux jamais survenu lors d'une EVA". La Nasa et l'ESA ont ensuite pris des mesures pour modifier les protocoles et des éléments du scaphandre.
Jean-Loup Chrétien affirme lui aussi avoir frôlé la mort. La fin de sa sortie a été perturbée par de la buée sur son heaume. Elle gênait sa vision dans les zones peu éclairées,si bien qu'il a peiné à positionner la porte extérieure qui fermait le sas,permettant de le pressuriser pour ensuite rentrer dans la station. "On a failli être satellisés pour l'éternité",confie-t-il. Ce problème sur Mir ne s'est pas représenté lors d'autres sorties. "Le module spécialisé pour les sorties extravéhiculaires est arrivé un peu plus tard",explique l'astronaute,concédant que le système de fermeture en place lors de sa sortie était "rustique". Peu importe les époques,les sorties extravéhiculaires restent pour les voyageurs de l'espace les moments les plus mémorables et les plus dangereux.